Le Courrier des Balkans

Depuis le 24 février, la guerre fait rage en Ukraine. Alors que le pays résiste, la machine de guerre russe opte pour la stratégie du siège urbain notamment à Marioupol, Kharkiv, Soumy et Kyiv, la capitale. Face aux horreurs de la guerre de retour en Europe, comment ne pas se souvenir de la guerre en Bosnie, plus particulièrement du siège de Sarajevo ?

Alors que les blessures et traumatismes de la guerre en Bosnie n’ont pas disparu avec la signature à Paris de l’Accord de Dayton (1995), un peu plus à l’Est, Poutine est à la manœuvre pour une guerre cette fois-ci potentiellement totale que d’aucuns pensaient naïvement impossible. Dépassée la célèbre formule de Raymond Aron : « paix impossible guerre improbable » (1948). Désormais, le pire est le plus probable.

Alors que la « communauté internationale » s’était mis en 2014-2015 en mode « stand-by » avec des mesures a minima qui n’ont guère impressionné Poutine, le retour de la guerre force à prendre au sérieux la menace – notamment nucléaire – qu’agite Poutine, à faire preuve d’unanimité, et à acter des sanctions aussi massives qu’inédites. L’Europe n’ignore plus de registre de l’urgence et apprend à parler d’une seule voix.

Prise de conscience et détermination dont n’a pas bénéficié la Bosnie. N’était-elle pas digne d’un tel élan de solidarité, y compris d’un soutien en termes de livraison d’armes lui permettant de se défendre ? La Bosnie ne fait-elle pas elle aussi partie de l’Europe ? Poutine fait face à une Europe déterminée et unanime, on regrette que ce ne fut pas le cas de Milošević.

On pensait être entré dans le « monde d’après » avec la Covid, c’était compter sans le passage à l’acte de Poutine. Dans un monde désormais sans ordre, il va falloir penser à nouveaux frais la chute du mur de Berlin, les rapports Est-Ouest et la sécurité européenne. Et contrer un Poutine plus déterminé que jamais, démontrant sur le terrain militaire qu’il a l’intention d’atteindre ses objectifs par tous les moyens. En peu de jours, il a dépassé le point de non-retour. Jusqu’où ira-t-il ?

Il est fort probable que Poutine teste la réaction de l’Europe en ciblant des pays non-membres de l’OTAN comme, au Nord, la Suède et la Finlande, au Sud, la Géorgie, et à l’Ouest, la Moldavie. L’instabilité des Balkans occidentaux, tout particulièrement de la Bosnie, peut également constituer une proie facile lui permettant au passage de remercier la Serbie pour services rendus.

Il n’est donc plus l’heure de tergiverser. Les options et stratégies tant militaires que politiques de l’Union européenne et de l’OTAN doivent être redéfinies prestement. De toute évidence, les pays baltes et scandinaves, mais également les Balkans occidentaux doivent être l’objet d’une attention toute particulière. La diplomatie a cédé le pas au rapport de force. Il est donc fort probable qu’il faille songer à aller au-delà des seules sanctions qui, à elles seules, ne mettent pas fin à la guerre.

La priorité va à la définition d’une nouvelle politique de sécurité – l’Allemagne la première en a compris la nécessité ; il s’agit ensuite de combler le fossé Est-Ouest par une politique de convergence d’une autre efficacité que celle actuellement en œuvre – seule une telle action permettra de conserver l’indispensable unanimité. Enfin, une nouvelle architecture régionale centre-européenne – qui se dessine déjà depuis quelques années – doit marginaliser les propensions illibérales et renforcer les tendances démocratiques.

Sarajevo commémore le 5 avril les trente ans du siège (1992-1996). L’heure n’est plus aux commémorations frivoles. La Bosnie mérite bien mieux qu’un passé tronqué de son futur. Avant le miroir aux alouettes d’une future intégration à l’Union européenne, l’intégrité territoriale et la souveraineté de la Bosnie doivent être garantis de la manière la plus ferme.

La récente crise politique en Bosnie, qui menace tant la paix que la sécurité internationale, ne peut plus être traitée de manière cosmétique et erronée. La stratégie de négocier avec les forces nationalistes corrompues a fait son temps. Il importe d’en tirer les leçons et de changer de cap. Le changement de « logiciel » dont bénéficie l’Ukraine doit également être appliqué à la Bosnie. Le renforcement en cours de la Force militaire européenne EUFOR est nécessaire, il doit être complété par processus de profondes réformes politiques doit enfin être engagé.

Invitation aux téméraires (2010) de Dorothee Elmiger formule une attitude qui prend aujourd’hui tout son sens :

« Nous devons affirmer à juste titre que cet état n’est pas le dernier. Nous ne devons pas croire que les choses sont irrévocables ! ». Même face au pire, il importe de ne pas perdre espoir… et d’agir.